Sapotille et manicou (Manilkara sapota)

octobre 23, 2019

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Il y a deux moments dans la journée où j’aime profiter de la compagnie du sapotillier. Il en a des choses à raconter! Il a continué à pousser après s’être effondré de tout son long. Ça aurait pu être fini mais non. Il a bravé les tempêtes tropicales, les ouragans, les tremblements de terre pour être là aujourd’hui. Il est là bien debout malgré les efforts, les épreuves et les coups. Et ce qui force l’admiration c’est que ce n’est pas un vieillard impotent, mais un arbre-écosystème qui abrite toute une vie, qui EST la vie et qui donne avec abondance à tous les êtres qui l’entourent sans distinction de genre ou d’espèces. Une générosité et une force qui rendent admiratif.

Le premier moment, c’est après-manger, vers 13h pour prendre mon café. Dès que je suis arrivée, c’est sous son ombre que j’ai posé mon hamac, c’était l’évidence même. C’est un endroit magique dans ce petit lopin de terre. La chaleur est étouffante, tout le monde somnole, même les moustiques, et sous son feuillage dense aux feuilles groupées en bouquets touffus au bout des branches, on ressent une fraîcheur presque surnaturelle.

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Il est un oasis à lui seul. Cet arbre bousculé par le temps, bousculé par la vie est un pilier de toute une communauté abritée. A cette heure-là, les sucriers viennent disputer le nectar aux colibris sous l’œil blasé des anolis. Tantôt vert tantôt aussi sombres que l’écorce rugueuse et ravinée, ils se faufilent pour avoir leur part de met sucré. Le cric-crac des Bernard l’hermite. Le caquètement des poules qui passent et repassent plusieurs fois par jour pour débusquer les fruits tombés. Mais mêmes elles si bavardes, à cette heure sacrée de la sieste font procession en silence. Le seul qui se permet de troubler cette ambiance feutrée d’un bruit de bombardier c’est le von-von affairé: les fleurs ne vont pas se polliniser toutes seules! C’est que je bosse moi Madame. Laissez passer le travailleur des heures chaudes, il faut bien que certains s’affairent pour que puissent tourner cette bonne vieille Terre!

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Chacun a sa place. Chaque chose en son centre. A la minute, le ballet est réglé et se répète jour après jour paisiblement.

La sapotille, fruit du sapotillier

La sapotille est un de ces fruits qu’on ne trouve pas en magasin, et rarement sur le marché. Il fait le bonheur de ceux qui ont su conserver ces fruitiers dans leurs jardins. On la cueille… avant qu’elle ne soit dévorée par les autres! La première fois que je l’ai goûtée, elle m’est littéralement tombée dessus. Déjà grignotée, elle a explosé par terre. J’ai goûté l’intérieur en prenant soin de laisser de côté ce qui avait déjà été entamé. Quel délice! Imaginez le goût sucré et granuleux d’un fruit qui aurait été cueilli… déjà confit! C’est l’impression que me donne l’intérieur de cette boule marron, rugueuse, qui tient dans la paume de la main. Le fruit contient deux grosses graines à la forme pointue.

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Je ne peux bientôt plus me contenter des restes. Il faut que je tente la cueillette. Comment savoir si c’est mûr? J’en repère une assez grosse. La tige libère un épais lait blanc qui colle méchamment mais n’est pas irritant. Je décide d’ouvrir ma sapotille un peu tôt, je la casse en deux et je suis déçue par ce que dit ma petite cuillère. Le goût est astringent, ça râpe la langue. Je décide de laisser vieillir ça un peu dans une coupelle recouverte de cellophane. Oh joie, le lendemain, je retrouve la texture et le goût délicieusement sucré de la chair rouge-orangé de mon premier fuit! Le latex s’est volatilisé! C’est un fruit qui se consomme très mûr, voire blet: gare aux impatients.

Cet arbre est un miracle, il donne toute l’année, en quantité: j’ai trouvé l’information de deux à trois mille fruits par an!!! Quelle abondance!

Et ce n’est pas sa seule magie…

Le chewing-gum des Mayas

Originaire d’Amérique latine, on dit que son plus grand peuplement se situerait au Mexique, dans la péninsule du Yucatan où les Mayas prospéraient et le connaissaient bien. Ils utilisaient notamment le latex laiteux ou « chicle » qu’ils faisaient bouillir pour confectionner une gomme. Elle était mâchée pour tromper la fin, rafraîchir l’haleine, garder les dents propres (les géants du chewing-gum n’ont pas, plus tard, été chercher leurs arguments marketing bien loins!) et même à remplir les cavités dentaires. Et elle servait à fabriquer des balles pour jouer! 

Cette fameuse recette fut utilisée par un américain pour créer le chewing-gum en mélangeant ce latex avec du sucre.  Le mot chewing-gum viendrait de Nahuatl Tzictle et Maya Sicte, qui signifie « mâcher avec la bouche », bien que je ne vois pas le rapport phonétique, mais bon…

Plus tard, pour des raisons de coûts, on préférera remplacer cette gomme naturelle par un ersatz issu de la synthèse chimique (merci le pétrole). Seules quelques firmes continueraient à produire un chewing-gum « authentique » si on peut dire… notamment grâce à l’activité des « chiclera » qui récoltent pour l’export au nord du Guatemala. Bref, toute une industrie entoure notre sapotillier.

Il s’est répandu dans la Caraïbe puis dans toutes les régions tropicales. Ca ne m’étonne pas, sitôt goûté ce fruit de paradis dans le sud de la Martinique, j’en ai remonté les graines dans le Nord Caraïbe! A Tahiti, on le trouve sous le nom de Tapoti (introduit en 1846 par un certain amiral Hamelin). Attention, à la Réunion, c’est le corossol que l’on appelle sapotille. C’est à y perdre son latin. D’autant qu’au niveau latin, une fois de plus la langue des botanistes a fourché et ils l’ont nommé de 4 ou 5 façons différentes (Achras sabota ou Manilkara zapota sont les plus courants). Tsss…

Attention à ne pas confondre: la famille des sapotacées

Le tronc et les tiges sont source d’un latex laiteux appelé chiclé chez les aztèques mais aussi  balata en Guyane. Balata… comme le jardin de Balata. Le Balata est aussi un arbre de cette même famille des sapotacées originaire des forêts tropicales d’Amérique du Sud. Mais dans ce cas, on parle de Manilkara bidentata et non de Manilkara zapota. Une famille d’arbre à caoutchouc, quoi! Pas étonnant qu’il se contorsionne après sa chute, comme un acrobate!

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On pourrait également confondre avec Pouteria zapota, qui est aussi de cette famille des sapotacées et donne la Sapote, un fruit plus gros et oblong. Dans la famille, nous avons aussi la caïmite (Chysophyllum cainito) dont l’intérieur est gélatineux. Leur point commun, c’est ce latex et la patience qu’il faut pour consommer le fruit bien mûr, sans quoi on est rebuté par ce goût astringent caractéristique.

Propriétés médicinales du sapotillier (usages traditionnels)

Le fruit

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La décoction du fruit dans l’eau bouillante est utilisée pour combattre les diarrhées. Longuefosse donne une posologie plus précise avec 30g/litre et une prise d’une tasse de décoction 3 fois/ jour.

L’infusion des jeunes fruits et des fleurs est préconisée pour les troubles bronchiques.

A Porto Rico, je cite toujours Longuefosse, l’astringence des fruits est mise à profit dans les cas d’hémorragies, d’ulcères et de blessures.

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Les feuilles

Ses feuilles prises sous forme de décoction avaient pour efficacité d’être hypotenseurs.

La décoction de vieilles feuilles jaunies pour les rhumes et la toux ;

La sève laiteuse de la plante pour enlever les verrues.

La décoction des feuilles et de l’écorce serait emménagogue (favorise les règles) et abortive.

A Trinidad (Longuefosse toujours) la décoction des feuilles jaunies constitue un remède à la grippe, rhume, fièvre, toux et diarrhée. Attention toutefois, j’ai trouvé l’information comme quoi ces vieilles feuilles (jaunies) contiennent un alcaloïde toxique. La prudence est de mise!

Les bourgeons

La décoction des bourgeons est un remède du diabète.

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Les graines

Les noyaux écrasés que l’on prenait sous forme de décoction étaient un remède contre la cystite, les coliques néphrétiques et la rétention d’urine. On les conseillait également dans l’asthme aux Antilles. 

Les graines broyées sous forme de pâte auraient également été utilisées pour soulager des piqûres et des morsures d’insectes ;

L’huile de l’amande serait employée comme pommade pour hydrater et adoucir la peau et les cheveux, voire même favoriser leur repousse (au Honduras).

Au Guatemala, les parties aériennes de la plante sont utilisées contre les parasites intestinaux.

Au niveau de la science, on a pu valider l’usage des feuilles comme anti-rhumatismal et anti-arthritique en raison de la présence d’acide salycilique (comme l’aspirine et qu’on retrouve en quantité astronomique dans l’huile essentielle de Gaulthérie) et d’acide gentisique très proche. 

On sait également que les triterpénoïdes contenus dans les graines sont insecticides et actifs sur les parasites externes donc tout ce qui est puces et tiques des animaux! Pour cet usage (Longuefosse) on pourra sécher les graines et les réduire en poudre. On déconseille donc la consommation de ces graines hautement toxiques par voie interne… même en cas de cystite…

Les graines du sapotillier contiennent de l’amygdaline qui une fois absorbée se transforme en acide cyanhydrique toxique et doivent être enlevées avant de consommer le fruit. De plus, leur forme griffue serait nocive pour la muqueuse digestive.

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Un bois recherché et une teinture usitée

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Son écorce fut utilisée en son temps par les pêcheurs aux Philippines qui s’en servaient pour teindre les voiles de leur bateau.

Son bois d’une grande solidité qui perdure fut très usité en ébénisterie, déjà au temps des Mayas, ils en faisaient des temples qui sont à ce jour retrouvé pratiquement intact parmi les ruines, de nos jours, il sert encore à la construction des rails pour le chemin de fer, pour faire des parquets également. Eh oui, certains n’ont pas le même destin que d’être l’arbre-écosystème d’un jardin particulier…

Le sapotillier au palais des sultans

Autrefois, les semences étaient très prisées par la caste des sultans en Inde et en Indonésie pour les faire brûler afin d’embaumer leur palais. A ce titre elles étaient d’un prix astronomique bien sûr!

Le visiteur nocturne du sapotillier

A la nuit tombée, quand le ciel prend des couleurs rose et violette et que les grenouilles entament leur sérénade nocturne, le signal est donné. Flppp Flpp le claquement d’ailes qui sonnent comme des voiles en plein vent déchaîne l’imagination dans cette luminosité incertaine entre chien et loup.

Puis on aperçoit le vol, un bref éclair noir dans le ciel sombre. C’est au tour des chauve-souris de prendre leur dû. Les feuilles tombent. Elles fouillent là-haut dans le faîte de l’arbre. Flap flap flap. Le festin a commencé. Cette fois la nuit est tombée. De mon hamac, je ne distingue plus que l’ombre des feuilles grâce à mon lampion solaire et à la clarté de la lune. Le bruit a cessé, seules les grenouilles continuent de chanter et d’accompagner le ballet silencieux des lucioles virevoltantes. Intermède lumineux… j’attend la suite du spectacle avec impatience et un peu d’angoisse. Il fait nuit, et je ne reconnais pas tous les bruits.

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Un autre bruit de feuilles. Pas de battement d’ailes. Un retardataire? Un invité surprise? Qui peut bien se balader dans les branches à une heure aussi tardive? Je reste immobile et je retiens mon souffle, les yeux rivés sur la nuit. Espoir d’apercevoir ce visiteur mystérieux. Des bruits de griffes sur la cloison en bois me font sursauter, sueur froide en option. Je tourne la tête les muscles prêts à bondir hors du hamac et le vois à un mètre de moi qui me dévisage: le manicou! Dernier servi pour cette nuit. Il ne m’attendait pas ici, me jette un regard réprobateur, et déguerpit.

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Un sapotillier en devenir… rendez-vous dans 5 ans pour les fruits! 💕

Autres noms du sapotillier

Chicozapote, Néflier d’Amérique, Tapoti, Chiku, sapotilla, zapote, chicle, zapota, chico, sapotiy

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