Alors ça c’est époustouflant quand même. J’ai au téléphone quelqu’un le jeudi, avec qui on papote de douleurs des règles, d’endométriose et remèdes à grand renfort de plantes. La personne me parle des feuilles de framboisier. On rigole en se moquant gentiment des sceptiques de la phytothérapie en se disant « au prix où sont les feuilles de framboise- et la facilité à les trouver!- ça se saurait si ça marchait ». Evidemment, ce n’est pas à prendre au sens littéral, c’était sarcastique. Je me dis que l’info est intéressante, je la stocke dans un coin de ma tête en me disant que les framboises en Martinique c’est pas gagné (ne me tapez pas tout de suite, mon cerveau est dans le brouillard parfois).

Je ne me rappelle pas tout de suite en avoir déjà vu en forêt (eh oui, comme les fraises des bois en Bretagne, miam). En fait, ça ne me revient pas en tête, la semaine se termine sans même que j’ai le temps d’assister au live de Céline Baltide, moon guide et praticienne en Ayurveda, sur l’endométriose, bref, j’oublie complètement cette histoire de framboises et je me laisse dépasser par le quotidien.

La framboise du fond Mithon

Je me motive pour aller me ressourcer le dimanche en forêt dans le Nord de l’île. Ca fait un moment que je veux faire cette boucle de Rabuchon qui part de coeur bouliki depuis que le pont est réparé. Vu le dénivelé, j’ai vu tous les promeneurs du dimanche me dépasser fièrement et redescendre dépités « non ça continue à monter, ça s’arrête pas ». Euh… les gars si ça s’arrête pas j’ai une bonne nouvelle c’est que c’est un accès direct au paradis hein.

Si bien que quand j’arrive au plateau, je suis seule à profiter de la vue. Et des fruits! Quelle aubaine, quelle récompense d’arriver là-haut et de trouver des crécrés (bonbons bleus, Clidemia hirta) et… des framboises! Sur le coup, je ne pense pas vraiment aux feuilles, ce sont les fruits qui m’attirent. Ça a un goût moins acidulé qu’une framboise cultivée, plus doux, presque insipide. La couleur est différente aussi, il n’y a pas ce côté lie-de-vin, c’est plus rose-orangé. Les petits grains du fruits (les drupes si on veut être exacts) sont aussi plus rapprochés, plus petits et forment une boule au lieu de la forme conique de la framboise des étals. Bon, je mange des framboises, et comme il y a des plans en grand nombre, je m’autorise une petite bouture. 

Ici ce n’est pas (encore) le cas, mais dans d’autres pays, elle est considérée comme envahissante. Elle menace les écosystèmes des îles du Pacifique, et est persona non grata à la Réunion, Madagascar, Hawaï et Porto Rico par exemple. En Martinique, elle semble se maintenir dans des lieux en altitude mais sans devenir un problème.

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Si ça partait chez moi… et là je me prend à rêver de me gaver de framboises, les confitures, sirops, tartes. Bon je rappelle que ça fait 1h30 que je marche, j’ai le droit de fantasmer sur un apport sucré!

Je me vois déjà avec ma petite jardinière bien humide, ombragée car j’ai trouvé les framboises en forêt humide, dans une zone dégagée (pâturage) mais sous couvert des arbres, par contre pour l’altitude, faudra qu’elle s’habitue, elle risque pas d’avoir des vertiges.

Propriétés du framboisier sur les maux de la féminité

Et je redescend sans y penser plus que ça. C’est ce matin en me réveillant que la connexion entre mes neurones s’est faite, à mon insu, pendant la nuit: et les feuilles?! Ahah, ce serait excellent qu’elles aient les mêmes propriétés que celles du framboisier du mont Ida (Rubus idaeus, le framboisier « classique » des étals). Ce serait une raison de plus de l’acclimater. Imaginez: je monte au somment du morne et là, un rayon de soleil illumine ce framboisier sauvage originaire d’Asie/ Himalaya et bam révélation en croquant une framboise! Bon dans la vraie vie, c’est moins glamour, ça nécessite quelques recherches tout ça avant de finir bêtement empoisonnée par une tisane de feuilles d’une plante inconnue. 

Après avoir feuilleté mes livres préférés, je reconnais donc Rubus coronarius ou Rubus rosifolius var coronarius. Je reste quand même sur ma faim: seul le fruit est évoqué, pour un usage en jus sur les diarrhées, la fièvre bilieuse ou les inflammations des voies urinaires (Boullard). Vous allez me dire, c’est déjà pas mal, mais … qu’en est-il des propriétés « féminines » de la framboise? En fait, dans mes livres d’herboristerie classiques non plus ces propriétés de la framboise n’apparaissent pas ou peu. C’est disette d’informations. Seul le traité de phytothérapie évoque les propriétés régulatrices de la fonction oestrogénique des jeunes pousses de Rubus idaeus. Je cite:

« Pol Henry prescrivait Rubus idaeus dans l’hypogonadisme féminin de la puberté (avec aménorrhée, pilosité), la ménopause, l’hyperplasie endométriale*, les aménorrhées secondaires iatrogènes, les ménopauses précoces. »

Traité pratique de phytothérapie, Dr Jean-Michel Morel

*Ca veut dire que l’endomètre, la muqueuse utérine est très développée. Ce sont des cellules précancéreuses qui peuvent évoluer vers un cancer.

Il semblerait que ces propriétés et l’utilisation de la framboise (feuille) soient d’une utilisation récente, du moins côté occidental de la planète, car en médecine chinoise, on utilise la racine de Rubus parvifolius (une autre framboise sauvage!) ou « Mao Mei » en décoction dans les troubles menstruels, la dysménorrhée par stagnation de sang. Et la médecine chinoise, ça ne date pas d’hier. 

Comme le disait si bien Céline dans son live sur l’endométriose, ces maladies féminines ont toujours été prises en charge dans la médecine traditionnelle. En Ayurveda, au moins 30 maladies relatives au yoni référencées… quand même… Et même si aujourd’hui la médecine conventionnelle commence à reconnaître ces maladies invalidantes, il est clair que pendant longtemps- et j’en ai fait les frais, toutes ces douleurs étaient minimisées (c’est normal d’avoir mal) ou totalement invisibilisées (non mais c’est dans votre tête, ça vous passera). 

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Il semblerait que l’intérêt pour le framboisier a connu un regain ces dernières années depuis le Canada, où les sages-femmes se sont inspirées du savoir amérindien. Les feuilles en décoction sont effectivement utérotoniques et favorisent le travail lors de l’accouchement. De là à l’utiliser pour les douleurs de règles… il n’y qu’un pas! Après tout, lors des règles, les douleurs viennent de la même façon des contractions et spasmes de l’utérus (d’où l’utilisation d’huiles essentielles antispasmodiques en massage pour atténuer la douleur, mais c’est une autre histoire).

On trouve de la même façon des usages référencés en Australie par les aborigènes, mais cette fois avec Rubus parvifolius ou Rubus moluccanus. Si j’en crois la référence au livre de Tim Low (australien) sur wikipedia, Bush medicine, alors on utilise bien la feuille de Rubus rosaefolius pour les diarrhées et les règles douloureuses sur le nouveau monde . 

« The leaves of this forest scrambler were made into a tea (infusion) and drunk to relieve menstrual pain, morning sickness and labour pains »

Ce qui est intéressant, c’est que quelque soit le framboisier, quel que soit le pays, c’est une utilisation des feuilles qui est faite pour un usage sur les troubles intestinaux. Ce qui est rassurant, c’est que je n’ai trouvé aucune mention de toxicité chez ces espèces. Mais comment savoir si tous les plants de framboisier sont utiles et efficaces contre les douleurs menstruelles et pour faciliter les accouchements, et ce quelle que soit la variété? Dans n’importe quelle pays?

Efficacité du framboisier sur les douleurs menstruelles

Rien de tel que la chimie pour en avoir le coeur net: remontons à la racine ou plutôt à la molécule et voyons quels constituants de la plante ont pu être identifiés comme responsables de ces propriétés. Le composé utérotonique de nos décoctions de framboisier serait la fragrine, un alcaloïde. Donc il suffit de savoir si il y en a dans mon framboisier sauvage (dis oui, dis oui, s’il te plaît). Mais ce n’est pas tout, sa teneur en minéraux, et notamment le calcium (nécessaire à la réponse du système nerveux dans les mécanismes de la douleur) jouerait aussi un rôle dans son action. Là, on rentre dans une zone d’ombre de la connaissance actuelle. Certains sites anglophones précisent que la framboise sauvage présente les mêmes propriétés que la framboise cultivée. Seulement, selon la zone géographique, la framboise sauvage désigne Rubus parvifolius, Rubus moluccanus ou Rubus rosifolius! En fait, c’est tout un monde de framboisiers non cultivés qui s’offrent à nous (et peu étudiés). Et il m’a été impossible de retrouver les sources de ces informations ou les références des études… ça reste un mystère, je reste prudente devant l’absence de sources venant confirmer ou infirmer ces éléments de manière scientifique.

Des pistes de recherche sur une activité anti-cancéreuse du framboisier

Plus proche de la Martinique, l’université de Jamaïque (University of the West Indies Department of Chemistry) a produit une étude sur notre Red Raspberry (R. rosifolius). Eh oui, ne pousse pas que du café dans les Blue mountains! Elle confirme que l’acide ursolique contenu dans les fruits a une action inhibitrice sur les cellules cancéreuses dans le sein, les poumons et le colon. (on le trouve aussi dans la peau de la pomme, et il a été mis en avant pour la perte de poids… bref mangez des pommes, l’adage populaire, encore une fois avait raison: une pomme par jour éloigne du docteur pour toujours). Ce n’est pas tout, le fruit est également une source d’acide ellagique qui a des propriétés anticarcinogènes et anti-mutaènes sur les cancer du cervix, de la peau, du foie, des poumons et de l’oesophage! 

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Globalement, ce que l’on peut conclure c’est que notre framboisier d’Asie (en même temps ils le sont tous à l’origine!) a été peu étudié jusqu’ici (voir ici cette synthèse). Les sources officielles se gardent bien de lui attribuer les propriétés de Rubus idaeus en attendant plus d’informations. Bref, seule solution, se lancer et tester.

Plus que jamais, j’espère qu’elle va s’acclimater sur mon balcon que je puisse tester les infusions! Qui ne tente rien, n’a rien.

Autres noms: framboisier d’Asie, rose leaf raspberry, framboisier sauvage, ronce à feuilles de roses, voaroimena, Ola’a

Sources:

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Cécile MAHE
Cécile MAHE

Passionnée par les plantes du monde entier et leurs petits secrets, je partage sur mon blog au gré de mes envies, rencontres, découvertes

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