Vodou haïtien : magie, religion mais surtout médecine traditionnelle

VeveLegba-domainepublic

L’idée de cet article m’est venue en repensant à une très belle exposition sur le vodou que j’ai visitée en 2013 au musée des civilisations canadien d’Ottawa. Riche de documents, statues, témoignages audio et vidéo, elle donnait une idée de cette magie-religion bien loin des préjugés habituellement véhiculés dans la littérature et le cinéma. Même si les zombies, les cérémonies et les prêtres vodou ne sont jamais loin, il faut rendre justice à cette pratique thérapeutique longtemps persécutée.

Souvenez-vous, James Bond, Roger Moore dans Live and Let die et le méchant Baron samdi… oui, Hollywood n’a eu de cesse de donner une réputation sulfureuse à cette religion originaire d’Afrique de l’Ouest. On pense poupées vodou, cérémonies, zombies, envoûtement et possession. Un frisson passe. Pourtant, c’est avant tout une composante essentielle de la médecine créole haïtienne si ce n’est l’inverse. Et qui doit sa mauvaise réputation à des concours de circonstances historiques bien indépendant de sa volonté.

Médecine créole haïtienne et vodou

Origines du vodou

Si le vodou gère les rapports sociaux, parfois dans un esprit de vengeance, et c’est cet aspect qui a été le plus médiatisé, il est aussi et surtout utilisé pour prévenir et guérir les maladies. En fait, les préoccupations médicales sont au cœur même du vodou. Ainsi, il a une place à part entière dans la médecine créole haïtienne.

Cette médecine traditionnelle aux origines africaines a accompagné les hommes et les femmes déportés sur les bateaux négriers et arrivés sur l’île pendant la période de l’esclavage. S’y côtoient plusieurs thérapeutes aux spécialités différentes. Il y a des accoucheurs, hommes ou femmes, les « médecins-feuilles » qui préparent les remèdes à base de simples et les praticiens vodou, les « oungan » (hommes) et les « manbo » (femmes). Ces différentes fonctions ne s’excluent pas et un oungan peut aussi être accoucheur par exemple.

La diabolisation du vodou

D’abord une pratique cachée pendant la période esclavagiste, interdite par les colons qui craignaient notamment les empoisonnements qui survenaient sur les habitations, le vodou va connaître entre 1804 et 1860 une période d’ « osmose » avec le catholicisme. C’est le moment pendant lequel des « Lakou », des centres vaudous se reconstituent. Mais à partir de 1860, se produit un changement radical avec le concordat. Il y aura plusieurs grandes vagues de persécution systématique du vodou par l’Eglise, 1864, 1896 avec les campagnes anti-superstitieuses, et surtout pendant l’occupation américaine de 1915 à 1934. En effet, les américains avait pris le prétexte de la barbarie du vodou pour justifier leur occupation. La propagande de textes en Europe puis le cinéma hollywoodiens vont définitivement diaboliser cette pratique.

En 1987, la nouvelle constitution d’Haïti a dépénalisé le vodou. En 2003, le vodou a été reconnu comme religion officielle, au même titre que le christianisme. Des associations se sont créées pour expliquer le vodou et lui redonner sa juste place, le réhabiliter dans l’imaginaire du grand public, d’où des expositions comme celle que j’ai visitée au Canada.

Comment devient-on praticien vodou (oungan ou manbo)

L’élection divine et la contrainte, condition sine qua non pour devenir praticien vodou

Quel que soit le thérapeute (oungan, médecin-feuille, accoucheurs), ils ne choisissent pas de le devenir, ils sont choisis, forcés dans cette voie. Cette explication est répandue en Haïti, et pas seulement pour les thérapeutes. En effet, dans un contexte de précarité économique et de possibles jalousies d’un voisin, il est préférable de ne pas sortir de la masse en affirmant haut fort que l’on fait tout pour améliorer son quotidien et que l’on a l’intention d’en profiter financièrement. Au contraire. Dans un pays où afficher un nouveau statut socio-professionnel est risqué, cette explication surnaturelle permet d’acquérir une certaine légitimité.

«  de nombreux oungan avancent qu’ils sont devenus responsables de culte contre leur propre gré, que les lwa les ont demandé comme serviteurs en leur imposant souvent des maladies comme sanction pour appuyer leur appel » Nicolas Vornax, Le Vodou haïtien : Entre médecine, magie et religion

La place du rêve et de la maladie dans le devenir du praticien vodou

Le rêve est utile comme un espace de rencontre avec les lwas, entités non humaines qui permettent d’obtenir les connaissances nécessaires pour soigner. Ainsi, souvent, les témoignages montrent un futur praticien confronté à un épisode de maladie chez un proche. Toutes les solutions sont éprouvées sans résultats (biomédecine, médecin-feuille, église…), il n’y a plus d’espoir. Alors, le futur praticien a un rêve dans lequel il obtient la connaissance d’un remède qui va effectivement soigner le malade. C’est le début de sa carrière de thérapeute. Ou alors, c’est lui-même qui est malade et cette maladie est interprétée comme l’action de lwa qui veulent en faire un serviteur. Le malade guérit en assumant cette nouvelle fonction, oungan ou manbo.

La Madone noire de Częstochowa, typiquement utilisée pour décrire le lwa Erzulie Dantor

La Madone noire de Częstochowa, typiquement utilisée pour décrire le lwa Erzulie Dantor

La relation entre le praticien vaudou et les lwa : un contrat

L’intervention des lwa (les esprits) et leur présence n’est pas gratuite. Il y a des contreparties : en réclamant leurs serviteurs, en leur fournissant les moyens de se guérir ou de guérir un autre, les lwa imposent un contrat à leurs élus. Ceux-ci doivent les servir, les honorer, les accueillir et les installer. Ils sont plus ou moins exigeants, certains demandant même à leur serviteur de contracter un mariage mystique. Mais c’est à double sens : les lwa aussi ont des devoirs en échange de ces égards : apporter un confort dans la vie quotidienne, permettre d’acquérir des connaissances par l’intermédiaire du rêve, se présenter pendant les consultations… Ainsi, chaque Oungan est lié à des lwa spécifiques, soit hérités de ses parents, soit achetés chez d’autres Oungan.

Selon la demande, ce ne seront pas les mêmes lwa qui seront sollicités car ils ont chacun leur domaine de prédilection: le terrible Baron Samdi, lwa de la mort et de la résurrection est sollicité dans les vengeances, on le trouve dans les cimetières; le lwa Met Kalfou se rencontre aux carrefours, il ouvre la voie vers le monde des esprits… chacun a ses attributs et une hiérarchie existe. Pour plus d’infos sur ce « panthéon » je vous renvoie au glossaire réalisé par le musée des civilisations canadien, il est très très instructif et offre une description des principaux lwa : Glossaire vodou

La conception de la maladie

La maladie conçue comme agent extérieur

La médecine créole haïtienne ne repose pas sur la dualité chaud/froid que l’on retrouve pourtant en Amérique latine et dans la Caraïbe. Traditionnellement les haïtiens ne considèrent pas la maladie comme un état de santé déréglé ou un déséquilibre. La maladie est une entité entièrement construite en dehors du corps, comme une entité extérieure au corps et qui peut le pénétrer et s’y déplacer. On dit d’ailleurs que la maladie attaque le malade, qu’elle le gagne, le dévore, le bât, qu’elle se cache dans son corps. La maladie pénètre le corps par la plante des pieds, le dessus de la tête, sous les aisselles…Elle trouve ensuite le moyen de s’y déplacer parce que le milieu est composé de veines qui sont considérées comme des voies de circulation.

Une catégorisation par lieu de recours plutôt que par cause

Trois catégories de maladies sont distinguées : la maladie du Bondieu (le sort du malade n’est pas entre les mains d’un thérapeute en particulier, il peut guérir sans aide ou mourir si son heure est venue), la maladie de l’hôpital ou du docteur (maladies ordinaires comme certaines fièvres, maux de ventre, etc) et la maladie du praticien vodou (les moyens conventionnels sont insuffisants car la maladie a été causée par des procédés magico-religieux) . Elles n’indiquent pas les causes de la maladie mais renvoient vers le lieu de soin adéquat. La résolution du problème est plus importante que l’explication.

Veve Baron Samedi By chris, This vector image was created with Inkscape. ((various) drawn by hand, scanned and vectorised) [Public domain], via Wikimedia Commons

Veve Baron Samedi By chris, This vector image was created with Inkscape. ((various) drawn by hand, scanned and vectorised) [Public domain], via Wikimedia Commons

Les maladies qui relèvent du champ des oungan

Il y a la maladi ekspedysyon (maladie expédiée par un tiers qui veut du mal au malade), une maladi dyab ou maladi satan (liée à des forces maléfiques), une maladi moun (causée par des hommes) ou une maladi movè zèspri (causée par une âme défunte).

Deux scénarios explicatifs de la maladie sont proposés par les oungan. Soit c’est le malade qui est responsable de sa maladie, car il n’a pas assumé ses devoirs envers ses ancêtres et ses lwa rasin ou envers son lwa de naissance. Soit la responsabilité du mal incombe à une tierce personne qui agresse le malade délibérément. Le malade est alors victime de pratiques magiques:

  • l’expédition des âmes : des âmes envoyées peuvent pénétrer le corps d’une personne s’y installer et provoquer des troubles et des signes physiques. Il s’agit des malades dont les rapports avec les autres sont perturbés. Ce sont les maladies mauvais esprit, maladie zombie ou coup de zombie. L’âme a pu pénétrer le corps car on a tendu un piège au malade
  • l’envoi d’un lwa : le coup de lwa cloue le malade au lit. Il agresse et persécute sa victime.
  • le lougarou : concerne les enfants en bas âge. Il agresse l’enfant quand tout le monde est endormi. C’est une personne qui prend des apparences différentes (chat, chouette, insecte) et suce le sang de l’enfant

Les pratiques thérapeutiques

La consultation

C’est dans le badji, lieu privé et réservé au oungan et à ses assistants qu’on le consulte, qu’il appelle ses lwa et fait une lecture des situations pour lesquelles on le sollicite. On y vient pour faire une leçon (apprendre), faire une chandelle, un coup de chandelle (se faire éclairer). On peut faire une leçon pour soi-même ou pour un proche sans qu’il soit présent physiquement ou même au courant.

Les étapes de la consultation sont toujours les mêmes:

  • convoquer le lwa

Il s’agit le plus souvent de faire quelques libations de kléren apporté par la personne qui consulte, d’en boire un peu ou de s’en frotter le visage car les lwa en sont friands. Le oungan allume alors une bougie et commence son interpellation en secouant son tchatcha avant d’être possédé.

  • le praticien est possédé

dans certains cas, un simple bonjour signale a présence du lwa, dans d’autres cas, la voix change ou une transe précède la possession.

  • l’échange avec le consultant

Le praticien identifie le problème et formule un scénario explicatif de la maladie (voir paragraphe précédent).

Cérémonie Vodou, Haïti, By User:Doron (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)], via Wikimedia Commons

Cérémonie Vodou, Haïti, By User:Doron (Own work) [GFDL (http://www.gnu.org/copyleft/fdl.html) or CC-BY-SA-3.0 (http://creativecommons.org/licenses/by-sa/3.0/)], via Wikimedia Commons

Les pratiques thérapeutiques, exemple d’une maladie causée par des âmes

Les maladies causées par des âmes sont des maladies envoyées par des tiers …

Une fois le type de maladie identifié, le oungan va prendre en charge le malade. Dans un premier temps, il s’agit de traiter les âmes, de les faire partir du corps du malade. Pour cela, le praticien use d’incantations, de chants, dessine le vévé, sollicite plusieurs lwa, leur offre ce qu’ils aiment, frictionne le malade avec des préparations à base d’eaux magiques (elles sont préparées et vendues sur le marché) et de kléren (alcool de canne), lui fait avaler d’autres mixtures à base de plantes ou d’animaux broyés et une poule peut être utilisée pour récupérer les âmes… C’est un processus relativement complexe et passionnant qui est raconté avec force détail dans le livre de Nicolas Vonarx.

Ensuite, une fois les âmes « extraites » du corps de la victime (je simplifie outrageusement), il s’agit de les renvoyer. Pour cela elles sont emprisonnées dans une corde où le oungan matérialise l’emprisonnement en faisant des nœuds. Une cérémonie complexe est ensuite organisée dans un carrefour la nuit, haut lieu symbolique très présent dans la pratique vodou. Là, c’est le lwa Met Kalfou (Maître des carrefours en créole) qui est sollicité pour ouvrir le passage.

L’ensemble du processus dure plusieurs heures.

Des pratiques préventives sont également mise en œuvre : décoiffage pour mettre à l’abri son âme, mettre la personne sous la protection d’un lwa, attribuer un garde à une personne.

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Source:

L’unique source de cet article est le très bon livre de Nicolas Vonarx, Le Vodou haïtien : Entre médecine, magie et religion. Pas forcément à vocation grand public, il relate néanmoins très concrètement la manière dont se passe les consultations, avec des descriptions très précises et de nombreux témoignages et cas. A lire pour ceux qui veulent aller plus loin dans la compréhension, mais attention ce n’est pas un ouvrage qui fait dans le sensationnel.

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2 comments

  • Bonjour je souhaiterais vous rencontrer par rapport à l’enfant de toute urgence si c’est possible de pouvoir me contacter par mail et me laisser votre numéro de téléphone merci

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