Pillage de la biodiversité et marché noir : Peut-on encore parler de « médecine douce »?

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Une filière illégale de bois de rose dénoncée, un tigre découpé en morceaux, 20 plantes utilisées en médecine ayurvédique en danger et surexploitées… cette semaine, l’information aura été plutôt défavorable à la médecine traditionnelle.

Se soigner naturellement c’est bien, avec des espèces qui ne sont pas menacées d’extinction, ce serait sans doute mieux,… petite réflexion sur les causes, les conséquences et « à qui profite le crime ? ».

Espèces menacées, santé de demain en danger

Est-ce grave docteur ? Bien sûr que c’est grave, parmi les quelques espèces de plantes étudiées par l’UICN, l’organisme international qui établit chaque année un bilan de l’état de la biodiversité en dressant notamment une Liste Rouge des espèces menacées, plusieurs sont intéressantes sur le plan de la santé. Par exemple, en Inde, presque 300 plantes médicinales sont répertoriées sur cette Liste Rouge.

C’est la cas de Taxus contorta, une espèce d’if de l’Himalaya utilisé pour la production de Taxol, un médicament utilisé en chimiothérapie. Aniba Rosaeodora (Bois de Rose) figure également sur cette liste. Et aussi Arnica montana que l’on connaît bien en France.

Comment en est-on arrivés là ?

Plus de 400 000 tonnes de plantes médicinales et aromatiques sont échangées chaque année, dont environ 80% sont prélevées dans le milieu naturel. Beaucoup d’espèces sont en danger et même menacées d’extinction en raison de la sur-exploitation mais aussi de la perte d’habitat. Et ça ce n’est pas la médecine traditionnelle la seule coupable.

D’une part, il y a l’exploitation non réfléchie des ressources des forêts primaires pour le bois de construction, la destruction du milieu à des fins d’exploitation minière par exemple, ou tout simplement pour permettre l’urbanisation et l’étalement urbain. La planète perd 50 hectares de forêt par heure.

D’autre part, le prélèvement excessif réalisé sur le milieu de plantes à des fins médicinales n’est pas le fait des petits producteurs ou des consommateurs locaux qui ont toujours, de génération en génération utilisé ces plantes qui repoussent entre deux passages (c’est ça qui est bien avec les plantes, ressources renouvelables par excellence). Non, c’est quand cette exploitation passe à une échelle de production industrielle et qu’elle a vocation à arroser les étals et les échoppes du monde entier, que la ressource n’a plus le temps de se renouveler.

Solutions, conséquences, impasses ?

Heureusement, il y a la CITES

La Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction est un accord intergouvernemental datant de 1973. Aujourd’hui, elle confère une protection à plus de 35 000 espèces sauvages réparties dans trois annexes en fonction de la gravité du risque que leur fait courir le commerce international. La CITES vise à maîtriser ce risque en limitant les mouvements internationaux aux seuls spécimens accompagnés de permis/certificats prouvant que leur prélèvement est légal et compatible avec la pérennité de l’espèce concernée.

Depuis 1975, 19 espèces ont été inscrites à l’Annexe I ou II car elles étaient surexploitées à des fins médicinales.

Oui, seulement 19…

Des filières « durables » à mettre en place

et surtout juteuses. La solution aux plantes menacées d’extinction ? La mise en culture. Bio pour que ce soit plus acceptable. Ces plantes poussées à l’engrais-bio, arrosées et traitées-bio pour maximiser le rendement n’auront pas les mêmes qualités médicinales que leurs sœurs sauvages– d’ailleurs pour pouvoir les mettre en culture, une sélection variétale s’opère, toutes n’étant pas adaptées à la culture de masse. De la sélection, ça ne vous rappelle pas quelque chose ?

Qui dit filière durable, dit certification, dit contrôle et donc augmentation des charges, ce dont les petits producteurs ne se relèveront pas. C’est comme dans l’industrie, c’est bien connu, ce sont les 90% de PME qui ont du mal à suivre des réglementations toujours plus contraignantes qui sont les plus polluantes et les plus nocives pour l’environnement. Quoi, tous ces petits cueilleurs et paysans ne sont pas capables de se faire certifier ? Mais c’est qu’ils ont sûrement des choses à cacher, non ?

Et puis, ça coûte cher de sourcer auprès de pleins de petits agriculteurs, alors que la concentration en monoculture sur des hectares et des hectares est nettement plus rentable. Sous couvert d’une protection de l’environnement et d’une préservation des espèces médicinales, d’ici quelques années, on va commencer à voir disparaître les petits paysans ou les petits cueilleurs locaux au profit des grandes firmes industrielles. De la production de masse de plantes médicinales. Est-ce qu’il n’y a pas quelque chose de choquant là-dedans ?

Des forêts défrichées pour y installer de la monoculture bio !

Des petits paysans exclus du système !

Des espèces interdites à la cueillette et des peuples privés des composants essentiels de leur médecine traditionnelle, obligé de s’approvisionner en sachets de plantes cultivées dûment étiquetés par des multinationales.

On se dirige vers une privatisation de la nature où seules quelques firmes « responsables » et labellisées auraient le droit de se servir

C’est du pillage organisé qui n’a rien à envier au marché noir…

La solution ultime : la synthèse des molécules actives contenues dans les plantes

Mais restons pragmatiques, quand bien même la plante disparaîtrait, la chimie nous permet de synthétiser les molécules qu’elle contient. Oui, cette même chimie qui a besoin de dérivés pétroliers, la pétrochimie qui nous offre les pétromédicaments, toujours plus chers, toujours plus brevetés, creusant encore et encore le fossé entre ceux qui peuvent se les payer et les autres. Quelle est la part de la population sur cette planète qui n’a pas accès aux systèmes de soins modernes, déjà ?

Ce même pétrole qui nous amène, pour l’obtenir, de plus en plus difficilement, à détruire des écosystèmes entiers pour aller chercher toujours plus loin... hum effectivement c’est logique, on détruit les écosystèmes pour avoir du pétrole et ce pétrole nous permet de synthétiser les molécules de ce qu’on a détruit.

Ah ben oui, c’est plus clair !

Seulement, si on néglige l’épouvantable raisonnement qu’il y a derrière ça, il y a toujours un problème. A l’heure actuelle, on ne sait pas synthétiser l’ensemble des molécules d’une plante lorsqu’elle est utilisée entièrement. Or, ce qui fait la puissance de la phytothérapie, c’est la rencontre entre un ensemble de molécules complexes connaissant un dysfonctionnement (nous, malade) et un autre ensemble de molécules complexe qui a la capacité à nous soigner (la plante) sans qu’on sache encore très bien de quelle manière cette magie opère sur le plan scientifique, tant est que ce soit uniquement sur ce plan là que le charme agisse.

En guise de conclusion

Arrêtons de nous leurrer, et ne stigmatisons pas la médecine traditionnelle, qui est le plus souvent une médecine sensible, holistique et qui garde des liens forts avec la nature. La consommation de masse, y compris de plantes médicinales et de médecines alternatives reste de la consommation à outrance d’une ressource qui ne se renouvelle pas assez vite pour combler les appétits de consommateurs aiguisés par la publicité de multinationales. Faisons nous-mêmes, apprenons à connaître nos producteurs locaux et cultivons dans notre jardin ou en pot ces plantes nécessaires à notre survie et qui seront peut-être éteintes dans quelques années.

Surtout, protégeons le milieu de ces espèces, puisque plus que leur consommation, c’est l’exploitation de leurs écosystèmes bien plus rentables morts que vifs qui est à l’origine de leur déclin.

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Sources :

Articles en liens :

Retrouvez l’ensemble des billets d’humeur du Louzou Traveller: http://la-sorciere-et-le-medecin.com/category/billet-dhumeur/

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Recherches utilisées pour trouver cet article:information du marché noir les danjer

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