Investir, revendre, spéculer sur des espèces en voie de disparition, tout est permis : lâchez les chiens, la chasse à dame nature est ouverte

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Et si les marchés économiques et financiers parvenaient à sauver la planète ? C’est ainsi que commence l’excellent reportage diffusé sur Arte le mois dernier. Il explique comment la nature est en train de devenir le nouveau terrain de jeu de la finance et comment on a réussi à donner un prix à la nature. Comment on est en train d’en faire une marchandise comme les autres. Au royaume du cynisme, les spéculateurs sont rois.

Vous l’aurez compris, peu importe les arguments avancés et les soi-disant bons sentiments qui conduisent à chiffrer un brin d’herbe en dollars ou un rayon de soleil en euros : je ne serai jamais convaincue par cette vision des choses. Certes, je comprends que cela puisse apparaître comme une solution séduisante et tout à fait logique car elle s’inscrit parfaitement dans notre système économique actuel. Mais c’est normal : il a lui-même été conçu pour en arriver là.

Nous sommes la nature : retrouver l’appartenance à un tout

 

De moins en moins d’échange, de plus en plus d’individualisme nous ont coupé de nos repères. La vie en communauté, le lien avec un territoire limité a été pendant des siècles notre lot jusqu’à ce que la mondialisation, la possibilité de voyager, de parler d’autres langues nous offrent une liberté de mouvement et de choix exceptionnelle. Mais avec la perte des liens communautaires et la perte de l’attachement à la terre, au terrain, nous avons sans doute aussi peu à peu perdu de vue que nous ne sommes pas seuls au monde, que si on peut y circuler librement, la terre ne tourne pas que pour nous et que d’une manière ou d’une autre, nous lui appartenons. Nous ne pouvons pas nous affranchir de toutes les contraintes. Notre liberté a une limite, celle de la capacité de la terre à subvenir à nos besoins.

 

Regardons nous, regardons en nous : nous sommes la nature, nous sommes vivants, nous vivons grâce à ce qui est vivant, dans ce qui est vivant. L’argent est une valeur artificielle qui est superposée à tout ça, qui est entre les mains d’un petit nombre, qui fait fluctuer les prix et la valeur des choses selon des paramètres qui ont plus à voir avec des considérations géopolitiques qu’avec nos besoins réels. Comment pourrait-on avoir besoin davantage d’or que de blé ? Comment comparer une céréale qui nous alimente avec un minerai inutile ? Comment peut-on confondre la vie avec un montage financier bancal ? Et pourtant, un pas après l’autre, une concession après l’autre, une loi après l’autre, c’est ce qui s’est passé, lentement mais sûrement.

« Une société où tout ce qui n’a pas un prix, un tarif, n’a pas de valeur et où l’indispensable – comme la nourriture – est banalisé, donne à l’argent un pouvoir totalitaire sur cette société. » Pierre Rabhi, Conscience et environnement

Comment le développement durable a tué l’écologie ou comment on a laissé entrer le loup dans la bergerie

 

Il y a quelques années, Fabrice Nicolino a publié « Qui a tué l’écologie ». A lire ou à relire. Le développement durable, en cherchant un équilibre entre l’environnement, le social et l’économique, permet de justifier des exactions commises sur l’un ou l’autre axe sous couvert qu’il apporte quelque chose sur les deux autres. En essayant de ménager la chèvre et le chou, le seul résultat qu’on obtient est de ne rien changer, ou pire, de justifier l’omniprésence du pilier économique et sa prévalence sur les deux autres qui sont pourtant bien plus important. Avec le développement durable, on a accordé autant de valeur à un système économique et à l’argent qu’à la nature et aux hommes.

« Une plante carnivore peut-elle cesser d’être carnivore ? » se demande la voix off du reportage

En essayant d’attirer des fonds privés pour la protection de la nature, en tentant de faire comprendre l’intérêt que les entreprises ont à se soucier de la protection de l’environnement, on a laissé entrer le loup dans la bergerie. Le message est si bien passé, qu’aujourd’hui, nombreux sont les acteurs privés qui voient dans la transition écologique une opportunité de business plus ou moins vert. En 1992, Premier Sommet de la Terre à Rio, ce sont les Etats et les associations qui se sont rencontrés. 20 ans plus tard, même sommet de la Terre, acteurs bien différents. Etaient là les plus grandes multinationales de la planète. Celles qui sont « récompensées » par le prix Pinocchio ou le « public eye award ». Elles lient des partenariats avec les grandes ONG comme le WWF, « compensent » leur impact écologique en replantant ici ce qu’elles ont détruit là-bas, achètent des droits à polluer… Et aujourd’hui, la protection de l’environnement doit compter avec ces acteurs.

Alors, oui, donner un prix à la nature va peut-être permettre de mieux la préserver, pour un temps, compte tenu du système économique actuel, aveugle à toute chose qui n’a pas de valeur marchande. Mais pour combien de temps ?

 

La prochaine crise des subprimes version écolo : la titrisation des actions crapauds ?

 

La financiarisation de la nature, comme expliqué dans le reportage a commencé par la compensation écologique. C’est à dire, qu’une entreprise qui implante un outil de production va acheter un terrain, où elle va détruire peut-être, selon sa localisation, un écosystème particulier (zone humide) ou une espèce protégée. Ainsi, elle s’engage, en contrepartie, à « compenser », soit en maintenant cet écosystème sur son futur site (une mare, un espace vert), soit en participant à des actions de réhabilitation et de préservation de la nature ailleurs.

Sur ce, des « bio-banques » se sont montées pour faciliter ce processus, l’industrialiser en quelque sorte. Ainsi, la bio-banque achète des terres où il y a une espèce menacée. Elle la revend sous forme d’actions aux entreprises qui ont besoin de « compenser ». Beaucoup plus simple ! Ainsi l’industriel achète directement son droit à polluer/ détruire, sans avoir besoin de réfléchir à la façon dont il exploite ou ce qu’il peut faire pour compenser localement. D’autres s’en occupe à sa place.

Mais voilà, entre temps, on est rentré dans un système financier ou finalement, l’action peut être revendue, couplée avec d’autres dans un portefeuille et faire l’objet de spéculation, tout ceci n’ayant plus de lien avec l’objet initial (une espèce de crapaud par exemple). Et ce sont les mêmes acteurs, les mêmes mécanismes qui ont conduit à la crise des subprimes qui sont actuellement à l’œuvre dans ce secteur. Le pire est donc à craindre.

Se prendre pour Dieu : les conséquences de la financiarisation de la nature

 

Comment ça marche ? Certaines espèces, rentables, auront le droit de vivre et seront protégées car il y aura des acheteurs et donc un marché. D’autres moins rentables et donc moins intéressante selon les critères de notre système économique seront vouées à disparaître. Droit de vie ou de mort. La finance a ce pouvoir.

Mais les conséquences vont se ressentir, de plus en plus dans la vie de tous les jours. Quelle valeur accordez-vous à votre ballade dominicale en forêt, ou la baignade dans le lac près de chez vous ? Quel prix serez-vous prêt à mettre. Car qui dit capital naturel, dit valeur économique, dit préservation, dit droit d’entrée… Aujourd’hui, les expropriations se passent dans les pays du Sud, loin des yeux, loin du cœur occidental. Les paysans ne peuvent plus prélever de quoi subsister en forêts, car elles sont des réservoirs pour la compensation carbone (voir reportage d’arte). Mais demain ? Demain, plus de cueillette sauvage de plantes médicinales. Interdit. C’est préservé. Pour qui ? Les industriels. Ceux qui fabriquent les cosmétiques et les compléments alimentaires. Les bio-banques, celles qui achètent des terres pour en revendre les espèces sous formes de portefeuilles d’ « actions-bonne conscience ». Il faut bien qu’ils vivent les pauvres. Comment feraient-ils sans ces ressources, pour rémunérer leurs actionnaires ? Vous voulez cueillir ? Payez ! Ou faites-le chez vous. La nature a un prix dorénavant. Et certains ne pourront pas s’offrir un tel luxe.

De l’urgence de retrouver du sacré dans la nature

 

La nature est notre bien le plus précieux, un bien commun qui appartient à tous et à chacun d’entre nous. Sans elle, plus de vie sur terre. Et pourtant, nous sommes en train de la chiffrer, de lui donner une valeur monétaire, au même titre que le dernier iphone ou qu’une paire de godasses. Cette marchandisation de la nature est abjecte sur le plan éthique et social. La nature n’a pas de prix, elle n’a pas une valeur économique intrinsèque qu’il faudrait révéler. Elle a une valeur tout court. Une valeur inestimable.

 

Les sociétés anciennes déifiaient la nature. Il y avait le Dieu de la rivière, celui du soleil. Il existait une divinité de la fécondité. L’animisme- ce qu’on a appelé le paganisme avec une connotation péjorative- a été décrédibilisé et enterré par les grandes religions, qui se soucient assez peu de nature. A une époque, elles se souciaient surtout de croisades et seul le nombre croissants de convertis leur importaient. Il s’agissait d’évangéliser les sauvages qui étaient persuadés que Dieu était dans la nature alors que, chacun le sait, c’est une histoire de prophète et de livre sacré. Ah les incultes ! Mais la religion elle-même s’est faite détrôner. Aujourd’hui, c’est l’argent qui est vénéré. Au cœur de notre société, le capitalisme. Exit les églises, bonjour les banques et les multinationales cotées en bourse. Wall street est le nouveau Vatican.

Il est urgent de retrouver le sacré dans la nature, de s’émerveiller de ce qu’elle nous offre GRATUITEMENT: de quoi se nourrir, s’habiller, se chauffer, se loger, se soigner… Et « gratuitement » n’est pas un gros mot.

« Les cyniques connaissent le prix de tout et la valeur de rien ». Oscar Wilde

 

Je vous invite vivement à regarder le reportage d’Arte qui a inspiré cet article. On peut encore le trouver en VOD sur leur site, et sans doute ailleurs pour les plus aventureux d’entre vous : Nature, le nouvel eldorado de la finance de Sandrine Feydel et Denis Delestrac.

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