Artemisia annua, le paludisme, et une société malgache

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En octobre 2015, j’ai failli écrire un article sur le nobel de médecine décerné à Tu Youyou pour l’artémisinine et son rôle dans la lutte contre le paludisme. Faute de temps, il est resté à l’état d’ébauche. Mais il est temps maintenant de parler de cette plante extraordinaire et de l’artémisinine qu’elle contient, car je l’ai croisée à Madagascar. C’est assez original en soi, puisque c’est une plante asiatique. Mais pour les plantes aussi, l’heure est à la mondialisation, et elle s’accommode du climat malgache. Très bien même, si l’on en croit les résultats obtenus par la société Bionexx que j’ai eu la chance de visiter.

La société Bionexx : de la plante (Artemisia annua) à la molécule

La raison d’être de cette société malgache créée en 2005 est la production de l’Artemisia annua. Mais elle ne s’arrête pas là car elle va jusqu’à l’extraction de la précieuse substance active, grâce à une technologie à laquelle elle n’avait même pas accès lorsqu’elle a débuté en 2005. D’ailleurs, à cette époque, il n’y avait même pas de marché. Mais ça, elle ne le savait pas encore… et heureusement, car aujourd’hui, de 3 millions de tonnes, la demande est passée à 400 millions. Tout ça parce qu’en 2003 l’OMS a décidé que pour soigner le paludisme, c’était cette molécule et pas une autre. L’entreprise vend le produit une fois purifié (ce sont des cristaux blancs) au laboratoire Novartis pour la fabrication du Coartem, médicament aujourd’hui jugé comme le plus efficace pour traiter les crises de palu. L’autre laboratoire, Sanofi, a fait le choix de l’hémi-synthèse pour ne pas dépendre d’un marché aux prix fluctuants… mais le médicament a moins bonne réputation d’après les dire d’expatriés.

Mais tout n’a pas été facile, car il a fallu tout inventer pour la culture de l’Artemisia à Madagascar. A quel moment faut-il la planter ? A-t-elle besoin d’apport organique ? Quel espacement entre les plants ? Comment faire pour que le vent n’entraîne pas ces minuscules graines avant même qu’elles aient le temps de germer ? Comment obtenir le plus possible de principe actif dans la plante (période de récolte à déterminer) ? Autant de questions auxquelles il a fallu répondre. Aujourd’hui, on sait qu’un paillage retient les graines, que la meilleure période pour planter est à contre-saison par rapport au riz, afin que les paysans puissent avoir un complément de revenu, et les individus les plus riches en artémisinine ont été sélectionnées pour produire une variété et ses semences directement en local. Pas question de dépendre du bon vouloir de fournisseurs extérieurs, dont les prix fluctuent au gré du vent et de l’humeur.

culture-artemisia-bionexx

Aujourd’hui, la société a atteint en condition expérimentale une teneur de 1,7% en artémisine, ce qui est énorme par rapport aux 0,6% annoncés par les producteurs chinois. Reste encore à vérifier en plein champs comment cela fonctionne sur la ferme de la société, puis à transmettre aux paysans cultivateurs les techniques les plus optimales. C’est un travail de longue haleine qui s’effectue sur l’exploitation de Fianarantsoa. Pour compléter cette activité, d’autres cultures ont été mises en place, sur des plantes aromatiques et médicinales. Certaines destinées à des grandes marques de la cosmétique, qui en extraient des principes actifs qui seront peut-être dans nos produits de beauté dans quelques années, d’autres destinées à la production d’huiles essentielles. Enfin, des cultures fruitières et légumières apportent aussi leur complément de revenu pour faire tourner cette entreprise polyvalente.

Pour compléter la présentation, voici une vidéo que j’ai trouvée sur Youtube:

L’artemisinine : à quoi ça sert ?

 

D’abord, est-ce que c’est bon ? Franchement, le goût de l’Armoise annuelle ou Absinthe chinoise (Artemisia annua) n’est pas désagréable, mais l’infusion est très très amère. Enfin bon, il paraît que ça tue les cellules cancéreuses, alors on ne va pas faire la fine bouche, hein ?

Mais il est vrai que l’artémisinine et l’Artemisia annua qui la contient est plutôt connue pour soulager les fièvres dues aux crises de paludisme qui touchent 200 millions de personnes par an dans le monde. En réalité, comme l’explique Charles Giblain, directeur de la société, c’est une plante médicinale connue depuis l’Antiquité et qui fait partie de la pharmacopée de la Médecine Traditionnelle Chinoise (MTC). Sa remise au goût du jour date en fait des années 70. Alors que les vietnamiens affrontent les américains sur leur sol, le paludisme fait des ravages dans les deux camps, peut-être même plus encore chez les troupes vietnamiennes qui utilisent des réseaux souterrains humides, paradis des anophèles vecteurs du parasite. Des deux côtés, on cherche des solutions. Les chinois lancent le projet 523 qui va aboutir. Tu Youyou et son équipe épluchent plus de 2000 remèdes traditionnels jusqu’à s’arrêter sur une armoise. Elle avouera même avoir testé l’extrait sur elle-même pour vérifier son innocuité avant de la tester à plus large échelle !

Pour en savoir plus sur cette recherche et la vie de Tu Youyou je vous conseille cet article : http://www.huffingtonpost.fr/2015/10/05/prix-nobel-medecine-chinoise-traditionnelle-recompensee-travaux-tu-youyou-paludisme_n_8243698.html

Pourtant, il a fallu attendre 2003 pour que l’OMS soit rencardée à son sujet on dirait bien. A moins que d’autres intérêts l’aient poussée à faire la sourde oreille ? Ou que les négociations avec la Chine aient été un brin compliquées ? On ne s’attardera pas sur ce point, je n’ai pas pu faire suffisamment de recherches pour comprendre les tenants et aboutissants. Ce qui est sûr, c’est que de cultiver cette plante à Madagascar, zone impaludée, est un joli défi. Même si aujourd’hui, les études réalisées ne permettent pas d’établir l’efficacité d’une utilisation de la plante seule en décoction.

plante-paludisme-artemisinine

Et ce prix nobel décerné à Tu Youyou ?

 

Et des défis, il y en a eu cette année. Car le Nobel de médecine délivré à Tu Youyou a fait couler beaucoup d’encre.

Car ce sont bien des infections tropicales qui ont été mises sur le devant de la scène ! La peur de voir le changement climatique gratifier les régions tempérées de quelques maux jusqu’ici réservés aux pays tropicaux dits « en développement »?

Ensuite, et bien que ça ait été démenti, nombreux sont ceux qui y ont vu une reconnaissance pour la Médecine Traditionnelle Chinoise. Une sorte d’officialisation, de légitimation, même si ça a été démenti par le Comité qui décerne les Nobels. Certains ont parlé d’un Nobel « bilingue » médecine traditionnelle/ conventionnelle. Car il est vrai qu’il jette un pont entre la médecine traditionnelle et la recherche pharmaceutique. Que se passerait-il si les chercheurs étaient capables de connecter les apports de la médecine traditionnelle et les avancées de l’innovation pharmaceutique ? Peut-être délivrerions-nous des prix nobels tous les mois !

J’ai envie de croire que les médecines traditionnelles ont encore un bel avenir devant elles. En tout cas, avec un tel prix Nobel, tous les rêves de complémentarité sont permis.

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2 comments

  • Nous partons à Mada le 16 Novembre; après commencé a prendre un début de traitement (LARIAM) j’apprends que le médicament est un vrai poison avec beaucoup d’effets secondaires graves. Le problème (j’ai vécu 6 ans à Mada sans jamais rien contracter et aucune prévention…) c’est que nous emmenons nos enfants, pour trois semaines: deux petites filles, deux ans et quatre ans.
    J’aimerais bien essayer des infusions d’artemisine arrivé à Mada, mais je ne sais pas comment on s’en procure, ni si c’est buvable et compatible avec des petits enfants. Nous serons les 3 semaines à Mahajanga: je ne sais pas non plus si mahajanga, qui est assez sec, présente des risques forts de paludisme.. si vous avez des infos, rapidement car on part, et j’abandonne le LARIAM
    • Bonjour Michel, il n’y a pas que le lariam en antipaludéen, il y a également la malarone qui ne comporte pas les mêmes effets secondaires. J’ai acheté de l’artémisia à la boutique de nanou à Tana. J’ignore si on en trouve en pharmacie là-bas. C’est une boisson très amère qu’il sera difficile sans doute de faire avaler à des enfants de cet âge. Quoi qu’il en soit, protégez-vous: ventilateurs, antimoustiques, vêtements… la totale car attraper un palu, c’est pour la vie, pas juste quelques effets secondaires le temps des vacances. Vous devriez en reparler avec votre médecin avant le départ. Mais il me semble que selon la région où vous descendez, le risque n’est pas le même, pareil selon la saison… avez vous consulté le site de l’institut pasteur???

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